14 mai 2017

Sanction définitive pour une doctoresse genevoise

Tel est le titre d’une information de l’ATS reprise par la TdG et divers quotidiens romands, signalée aussi par des sites français, fait qui souligne bien que le sujet de fond dépasse nos frontières !


Je n’ai vu que deux commentaires brefs suite à l’article de la TdG. Sinon je n’ai trouvé aucune réflexion sur ce que révèle cette sanction. Et pourtant, une telle situation est la conséquence d’un ensemble de paramètres et d’éléments qu’il serait bon que différents professionnels de la santé et de la politique étudient avec de nouvelles perspectives afin d’en analyser la portée.

« Elle ne pourra plus pratiquer à la charge de l'assurance de base pendant une durée de 6 mois. » Une sanction est toujours facile à émettre quand on est assis sur une chaise ! En revanche, pour les patients qui souffrent et ont l’obligation de s’assurer, leurs engagements dans un traitement est bien plus laborieux que le prononcé d’une sentence dont le juge n’assume pas les conséquences humaines dans leur ensemble.

Si cette femme-médecin facture autant, c’est bien qu’elle est appréciée par ses patients ; sinon ils ne reviendraient pas!

Ce qui est étrange, c’est que les patients, les premiers concernés, ne sont nullement considérés dans le jugement. Il n’est pas tenu compte que l’interruption d’un traitement peut être grave pour plusieurs d’entre eux. D’une part, la relation de confiance ne s’établit pas facilement. Elle est individuelle et ne va pas se reporter automatiquement sur un autre praticien. D’autre part, une démarche thérapeutique est dynamique ; elle n’est pas faite de prescriptions au coup par coup. Interrompre cette dynamique entre deux individus peut être néfaste.

Il est mis en avant la « pratique dispendieuse ». Dans tout système économique, la relation est faite entre la qualité et le prix, autrement dit, en langage médical, entre l’efficacité et l’économicité.

Ce qui est effarant ici, c’est que la justice et les économistes ne tiennent pas du tout compte de l’efficacité thérapeutique de la praticienne.

Il est seulement dit : «Elle  n'entendait pas changer sa méthode de travail contraire au principe de l'économicité des prestations ». Il faut vraiment écouter cette affirmation pour en découvrir sa dimension effarante ! Il s’agit donc pour les médecins de soigner d’abord l’économicité des prestations plutôt que la santé des patients. C’est le renversement total de l’art médical. Et dire que le système se plaint de manquer de médecins ! Il est normal que des jeunes qui ont l’aspiration de soulager des patients n’aient pas envie de se soumettre au diktat des caisses, soutenu par un système juridico-économico-politique bien éloigné de toute la complexité individuelle des êtres humains.

Le jugement ne dit pas non plus pourquoi la femme-médecin n’entend pas changer sa méthode de travail. Est-ce vraiment parce qu’elle lui rapporte plus d’argent ou parce qu’elle rapporte davantage de bienfaits aux patients ? Si ce médecin a choisi une méthode particulière, c’est qu’elle le fait en connaissance de cause. Par ses longues études, elle a bien vu les carences de la médecine conventionnelle; par conséquent, elle peut avoir cherché des modes d’approche, de diagnostic ou de thérapie pour élargir ceux proposés par l’académie. C’est quand même surprenant qu’à l’ère où il est souligné que les maladies chroniques coûtent cher - on se contente d’évoquer la prolongation des années de vie - on ne cherche pas davantage à pratiquer la médecine précoce afin d’éviter de tomber dans la chronicité. A signaler que Santésuisse (Ss) met dans la même catégorie la médecine préventive et la médecine précoce, ce qui lui évite d’en payer les prestations. Il est bien plus facile de s'appuyer sur un concept que de tenir compte de la réalité vivante. Le patient est ainsi réduit à un numéro d’assuré auquel, de plus, il est astreint par la loi !

Venons-en maintenant aux mécanismes des statistiques qui ont fait décréter à l’association faîtière des assurances que la doctoresse facturait beaucoup trop. Un ancien et digne professeur de chirurgie disait à ses étudiants : « la statistique est au médecin ce que le réverbère est à l’ivrogne : il le soutient plus qu’il ne l’éclaire ». Ainsi, les économistes et les juristes, dépourvus d’une expérience médicale réelle, auront d’autant plus tendance à s’appuyer sur un tuteur consistant, même si cette consistance est fort limitée.

Il y a aussi de l’arbitraire dans le choix des paramètres. A signaler aussi que Ss les module selon son besoin de coincer davantage les médecins.

Le paramètre principal est le coût d’un patient par année.

Ce coût sera comparé à celui des autres médecins de la catégorie dans laquelle Ss aura décidé de placer chaque praticien. Sans tenir compte que chaque médecin a des formations en sus de sa catégorie de base. Même si elles ne sont pas certifiées en bonne et due forme comme c’était le cas avant l’arrivée de la LAMAL, ce qui concerne beaucoup de médecins - ce que les médias nous rappelle régulièrement en évoquant l'âge moyen des praticiens- . Ainsi donc, ceux qui avaient une sérieuse formation dans un domaine doivent reprendre des études déjà faites pour obtenir un diplôme plutôt que de se perfectionner dans des branches nouvelles ou à approfondir qui visent une meilleure efficacité des soins.

La statistique se base sur une année. Or, certaines pathologies profondes nécessitent plus de temps pour être éradiquées. En revanche, par la suite, le patient n’aura plus besoin de consulter. Malheureusement, les années sans consultations n’entrent pas dans la statistique…

A noter aussi que pour les économistes de Ss, un patient par jour pour un médecin coûte déjà trop cher si ce patient revient chaque semaine...

L’article met aussi en évidence : «De manière tout aussi désinvolte, l’intéressée s'est désintéressée du procès et ne s'est même pas présentée à l'audience de conciliation. ». Là aussi, un décret de désinvolture, sans tenir compte de la cause profonde de l’absence de la doctoresse à une séance de conciliation. On utilise cet élément pour accabler encore plus cette femme, élément qui n’aurait changé en rien le fait qu’on la condamne pour une pratique dont on ne veut rien savoir si ce n’est son coût par patient et par année. Comment affirmer que c'est du désintérêt alors que toute sa carrière et son engagement thérapeutique est en jeu? Une séance de tribunal coûte cher en préparation, temps, argent et force morale. A ajouter que le terme de conciliation est agréable à l’oreille mais ce n’est sans doute pas le souvenir que l’intéressée a gardé de son premier procès.

Ce jugement du TF – et tout le travail de préparation pour l’établir – a pris beaucoup d’importance, de temps et de forces humaines alors qu’en réalité ce n’est pas d’exiger 250 000 F à une praticienne solitaire qui va freiner le coût de l’augmentation des primes. Des éléments bien plus fondamentaux entrent en jeu mais cela est une autre histoire…

Commentaires

Rappel aux commentateurs anonymes : Veuillez rester dans le cadre du thème soulevé par la note, à savoir ici la relation efficacité- économicité et l'usage orienté des statistiques.
Avec une anecdote, on ne peut pas tirer un principe de base.
En lançant des propos sans vue d'ensemble, on ne peut pas traiter en profondeur la situation d'impasse dans laquelle se trouve l'économie des soins couverts par l'assurance obligatoire de base.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 14 mai 2017

Surprise et Intriguée par le sujet de cet article, j'ai cherché à mieux connaître la loi.

Sur www.tarifsuisse.ch, je trouve :
"Pour que les coûts puissent être pris en charge par l’assurance maladie obligatoire, les prestations médicales doivent être efficaces, adéquates et économiques (art. 32 LAMal)."

Or, sur ce qui nous est transmis du tribunal, il n'y a aucune référence à l'efficacité des traitements de la doctoresse genevoise. Aucune place non plus n'est laissée à ses patients pour qu'ils puissent témoigner de la valeur de son accompagnement et l'impact de ses prescriptions..

Ainsi, comment se fait-il que les juges mettent en avant la "pratique dispendieuse" au détriment de l'efficacité thérapeutique de cette praticienne ?

Écrit par : A.D. | 25 mai 2017

Tout d'abord, je voudrais saluer le courage de cette femme-médecin, qui a osé bravé une "institution nationale" largement soutenue par l'OFSP, dont le but non avoué est de conditionner l'ensemble des assurés (donc de la population) à ses exigences: à savoir décider unilatéralement de quelle santé cette population a le droit de jouir, sans porter trop de préjudice à ses intérêts financiers. Bravo à vous qui osez prendre parti contre un système bien établi, dont l'être humain est exclu! Les patients de cette femme-médecin ont-ils été consultés pour donner leur opinion sur les améliorations apportées, les éventuelles interventions chirurgicales évitées, quels risques va représenter pour eux l'interruption d'un traitement instauré ?
Qu'importe pour Santé Suisse et pour les juges que soit mis en danger un patient en voie de guérison définitive dès lors que le coût de cette guérison n'excède pas par assuré et par année la limite statistique qu'ils ont fixée? De quel droit et en vertu de quel pouvoir s'arrogent-ils l'omnipotence de juger de la pertinence et surtout de la capacité et de la compétence d'une prescription médicale, alors que leurs seuls moyens d'évaluation ne reposent que sur des statistiques ?

Écrit par : Claude | 25 mai 2017

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