25 septembre 2015

La délégation de sa santé a un coût

L’éditorial de la TdG de ce jour apporte diverses réflexions au sujet du grand sujet économique actuel -  et en même temps chronique- de l’augmentation des primes d’assurance maladie. Je souhaite ajouter ici une autre dimension de réflexion.


Avec le recul de 4 décennies de pratique médicale, je peux constater comment la prise en charge des maladies s’est modifiée. Mais aussi la conception de la maladie qui n’est, du reste, pas uniforme dans la population et qui dépend tant de la culture que de la recherche personnelle de chacun-e.

Un gastroentérologue genevois qui pratiquait aussi à Morges avait observé les réactions suivantes alors qu’il annonçait un diagnostic d’ulcère à un patient. A Morges où consultaient surtout des agriculteurs ou des vignerons, la question était : « Dr, qu’ai-je fait pour développer cet ulcère ». A Genève : « Dr, combien de temps faut-il pour me guérir ? »

Avec les décennies, on voit l’évolution de la prise en charge de son corps, en passant de la profondeur à la superficie : La chirurgie esthétique a pris beaucoup d’ampleur, les soins de la peau idem, l’apparence extérieure permet aux fitness de bien vivre : Bref le paraître a pris beaucoup d’importance. Même si la personne choisit son mode de paraître, elle dépend de plus en plus de ceux qui en possèdent les modes d’emploi, par conséquent, il s’agit aussi d’une délégation.

En parallèle, la santé interne de l’organisme perd de son intérêt quant à son lien avec la conscience. Un symptôme, très souvent,  n’est plus considéré comme un signal de l’organisme mais plutôt comme un désagrément à gommer au plus vite. Le réflexe devient alors de prendre un médicament, ce qui revient à déléguer son fonctionnement interne aux industries pharmaceutiques.

C’est aussi une délégation à ceux qui « savent mieux », médecins, infirmières ou pharmaciens, tant on a perdu l’habitude de ressentir son intérieur et les connexions avec son existence sociale et affective. Ou alors, on en a une idée mais on escamote le problème avec des soins qui sont de plus en plus pointus mais aussi coûteux. La rapidité de la réponse thérapeutique est en jeu : on recherche un effet immédiat mais souvent superficiel plutôt que d’aller à la source du mal.

Il y a aussi la délégation aux concepts de la médecine conventionnelle. Si un médecin déclare : « on ne peut rien faire », beaucoup de malades adhèrent alors à ces propos et se contentent de traitements pour aller moins mal. Un médecin rigoureux devrait dire : « Moi je ne sais pas et les médecins que je fréquente n’ont pas non plus de réponse. » Alors cela permettrait de chercher ailleurs si l’intuition vous souffle qu’une solution existe quelque part.

Le médecin n’échappe pas non plus à cette délégation. Alors que l’expérience des patients peut lui conférer des qualités perceptives indéniables, il est de plus en plus formé à utiliser les analyses et les services radiologiques pour poser un diagnostic, lequel est très pointu mais ne dit pas comment le problème pathologique s’est installé chez un malade. En outre, chaque être humain est un microcosme en soi et ne peut pas être réduit à des résultats très définis.

Délégation des médecins aussi quand ils se doivent de suivre des protocoles testés plutôt que de s’appuyer sur toutes les données du patient. Actuellement il est vrai, on parle de traitements personnalisés qui se basent sur le profil génétique, comme si un être humain se limitait à son génome…

Il est frappant qu’on en vienne à parler du coût des soins plutôt que de la relation entre les soins et l’efficacité. On parle bien de la qualité des soins mais cela revient trop souvent à parler du geste lui-même plutôt que de son efficience sur différents plans. Une telle attitude fait dire parfois : « le patient est décédé malgré des soins appropriés. » !

On délègue aussi à l’explication de la vieillesse le coût de la médecine. Or, le corps se renouvelle tous les 7 ans et des vieillards peuvent avoir une belle forme physique et mentale. C’est bien qu’il y a d’autres facteurs en jeu. En fait, une erreur répétée permet à un problème d’abord fonctionnel de s’inscrire dans le corps et de s’organiser dans les cellules.

Délégation aussi quand on confie aux assurances le contrôle de l’argent du contribuable alors qu’elles ne sont pas en mesure d’en mesurer l’efficacité. Les assurances ne peuvent que proposer des modèles économiques mais s’atteler à expulser des médecins hors du droit d’être remboursés montrent une lacune de la loi qui ne tient pas compte des capacités thérapeutiques des médecins, ce qui est quand même leur attribution première. Une telle attitude montre une grave glissade entre l’activité de soigner et le coût qu’elle engendre. Autrement dit, le médecin ne devrait pas dire : « les soins vont vous permettre de… mais les soins vont vous coûter tant », ce qui dénature complètement le but premier de l’activité médicale.

Les problèmes soulevés par la gestion des coûts de la maladie permettent maintenant de se poser des questions beaucoup plus fondamentales sur la gestion de la santé. Il est temps de cesser de vouloir chercher d’abord à rafistoler un système global qui s’enfonce de plus en plus.

Commentaires

Comme disait souvent mon père à sa fille, ma soeur médecin : "Tu as obtenu ta licence pour tuer".
Mon père ne consultait pour ainsi dire jamais. Il était un fan de Molière et de La Fontaine. Il est parti à peu près quand il voulait d'un AVC.
Aujourd'hui, le monde bascule dans une ère aussi prometteuse que dangereuse grâce à la technologie.
Avec IBM Watson health, il ne sera dorénavant plus vraiment nécessaire de consulter puisque les médecins eux-même utiliseront cette plateforme pour établir leur diagnostique. http://www.ibm.com/smarterplanet/us/en/ibmwatson/health/
C'est donc l'inverse de la délégation qui se profile.

La population se rit des taxis qui se battent à armes inégales contre UBER. J'avais annoncé dans un de mes billets le réveil douloureux de nos élus lorsque d'autres secteurs seront concernés, comme celui des avocats, nombreux à siéger dans les parlements. http://www.atlantico.fr/decryptage/uber-avocat-economie-collaborative-passe-volant-au-barreau-hugues-serraf-1994547.html

Mais avec Watson health, ou tout autre logiciel qui me donnerait l'accès à l'immense base de donnée des personnes souffrant de maux similaires aux miens, je pourrai me faire une idée beaucoup plus précise de ce dont mon corps à besoin. Les médecins deviendront donc des traducteurs et les taxis des assistants sociaux. C'est pour demain. En fait, c'est déjà là.

Écrit par : Pierre Jenni | 28 septembre 2015

délégation / dénégation de son propre arbitre

tout ce passe comm s'il fallait
réussir ce monde de conso à portée d'1 click

dont seul le payeur est le dernier à prendre conscience

Écrit par : suisse & genevois déshérité | 28 septembre 2015

Merci beaucoup, Pierre Jenni, pour votre apport très personnel.
Quand vous écrivez : "Avec Watson Health, c'est donc l'inverse de la délégation qui se profile." Je dirais que c'est vrai pour une partie mais dans le fond, on devient terriblement dépendant de tout un système sur plusieurs niveaux. En utilisant la dimension informatique nous sommes dépendants de ceux qui ont mis les données en ligne, qui ont omis ou éliminer des éléments qui peuvent vous concerner. On le voit actuellement avec les médias qui trient les informations suivant des mots d'ordre.
Le patient sera certes instruit mais ne pourra juger que par ce qu'il peut capter. Il rétrécit ainsi son champ de vision. L'essentiel de son être risque alors lui échapper, cet essentiel où peut résider justement la source de ses problèmes.
De plus, il ne sera pas en mesure de pouvoir juger de la valeur de chacun de ses symptômes et il se laissera guider alors par une voie secondaire.
L'illusion de comprendre est un des échecs aux traitements. Se fier à certains raisonnements est en quelques sortes une délégation plus subtile, de soi à soi!

Écrit par : Marie-France de Meuron | 29 septembre 2015

Tant que les gestionnaires de la santé publique seront des économistes et non pas des personnes compétentes en la matière, nous serons les dindons de la farce.
Voici ce qu'un ancien éminent ministre de la santé français révoqué parce qu'il était efficace, mais donc dangereux, en pensait : " Pour élire un ministre de la santé, n'importe qui peut faire l'affaire. Le profil sélectionné répondra si possible aux critères suivants : le candidat doit être inopérant, incompétent et non qualifié. Dans sa politique de santé publique, il respectera le statu quo et ne proposera que des motions inutiles ou qui rapportent de l'argent à l'état " ! Pr. Léon Schwarzenberg (1988)

Écrit par : Gallay | 06 octobre 2015

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