17 avril 2010

L'ARROGANCE DES SAVANTS

Henri Gougaud est un auteur qui explore le psychisme humain sous toutes ses dimensions et dans bien des ethnies. Dans son ouvrage « contes d'Asie », il nous transmet l'histoire « Les savants et le lion ». Alors que nous avons beaucoup tendance à nous reposer sur nos savants et chercheurs scientifiques, voici un conte qui les recadre dans l'univers.


 « Un jour d'entre les jours, deux savants se promenaient dans le désert. Nasruddin le Simple les accompagnait. Il avait reçu d'eux un sou troué pour éventer leurs visages, tandis qu'ils cheminaient. Ces deux conséquents érudits, traînant la babouche sous leur bedaine et devisant gravement, faisaient assaut de tant de science que Nasruddin, ébahi, en oubliait parfois d'agiter sa branche de palmier devant leurs faces. Il n'éventa bientôt plus que sa propre figure quand il entendit le premier de ces sages révéler à son acolyte:

  • ami très vénéré, donnez-moi n'importe quel relief de carcasse animale – un os, une vertèbre, une dent, même usée – et je me fais fort de reconstituer sur-le-champ autour de ces débris la chair disparue de la bête, ses molécules, ses atomes, son sang, ses organes, sa peau, bref, son corps tout entier. N'est-ce point là de l'admirable biologie?

  • Bagatelle, très estimé compagnon, répondit l'autre. Je dirai même plus: faribole! Balbutiement de novice! Car moi, ayant fait cela , de quoi suis-je capable, dites-moi? Osez le pressentir, le flairer, l'avouer. Oui, vous avez deviné. Inclinez-vous donc, monsieur. Oh, pas devant moi, qui ne suis qu'un fétu de paille dans le vent cosmique qui nous emporte tous vers l'éternité, mais devant la Science, monsieur, Ma science qui Me permet à Moi, monsieur, d'insuffler la vie dans le corps de votre bestiole. De ressusciter votre cobaye pantelant, mon tout bon! De faire qu'il se dresse sur ses pattes et respire à nouveau l'air de la Création, mon tout petit! Hé, ne sommes-nous point là à la hauteur de Dieu? Oui mon cher, mon minuscule disciple, grâce à moi nous y sommes!

Devisant ainsi dans l'humble simplicité des sages, ils rencontrèrent au bord du sentier le crâne d'un lion. Les deux savants l'examinèrent avec une gourmandise d'experts puis, oubliant le monde alentour, ils se défièrent aimablement de prouver l'étendue de leur science. Le premier fit ce qu'il avait dit, sans la moindre faute. Il marmonna quelques formules considérablement intelligentes et versa trois gouttes de potion sur le crâne du fauve où l'on vit aussitôt repousser son museau, ses babines troussées, sa langue entre les crocs, sa royale crinière, son pelage luisant, son corps aux muscles souples et ses pattes griffues, enfin sa queue posée sur son flanc alangui. Alors Nasruddin le Simple, éventant la face, les épaules, les pieds du deuxième savant, risqua sa misérable voix.

  • Je ne doute pas de votre éblouissant génie, ò sage illustrissime, dit-il. Vous êtes assurément capable de rendre la vie à ce fauve que vient de fabriquer votre considérable collègue. Cependant, j'ose espérer que vous préférerez goûter à ces quelques oranges que j'ai portées pour vous.

Il sortit de son sac, fébrilement, ses fruits.

  • Vous tremblez. C'est trivial, répondit le savant en riant doucement, la bouche en cul-de-poule. Sachez, mon ridicule ami, que l'homme de science est le grand prêtre de la puissance créatrice. Il ne saurait prendre en compte les effrois des timorés et les jérémiades des obscurantistes. Il peut rendre force et souffle à la bête. Il le fit. Alléluia! Et par tous les dieux et les diables surpassées. Advienne que pourra!

L'avenir est à ceux qui osent.

Il retroussa sa manche et le geste assuré, il versa une goutte de son médicament sur le front du lion. La bête se frotta une oreille contre les cailloux mais parut décidée à ne sortir pour rien au monde de son sommeil sempiternel. Une deuxième goutte mouilla le coin d'un oeil, qu'il ouvrit aussitôt. Il bâilla, se gratta mollement la crinière. Nasruddin laissa là son sac et ses agrumes et s'en fut chercher refuge sur la plus haute branche d'un arbre mort. Il vit de son perchoir une troisième goutte s'écraser sur le museau du lion endormi. L'animal se dressa, salua le soleil d'un rugissement fier.

  • Dieu! Dit l'homme de science, bras ouverts à l'extase, ne suis-je pas très grand?

Dieu ne prépondit pas, mais le lion le fit ( les lions, c'est connu, parlent à coups de crocs). Il lança une patte et l'autre, ouvrit sa gueule énorme, dévora les savants, et se sentant soudain une envie de tendresse s'en fut la truffe au vent chercher une lionne parmi les dunes du désert. »

Commentaires

admirable! Merci de nous avoir rapporté ce conte, car il me semble que l'avenir n'est pas loin où certains scientifiques - sans conscience - pourront ressusciter les morts sans prévenir des conséquences!

Écrit par : NIN.À.MAH | 17 avril 2010

Très belle histoire qui montre que l'humilité est une qualité inestimable. L'être humain croit par arrogance qu'il peut tout cerner et tout comprendre, mais se fait des illusions!

"Ils t'interrogent sur l'âme. Dis-leur:"L'âme relève de l'ordre exclusif de mon Seigneur et, en fait de science, vous n'avez reçu que bien peu de chose." sourate Le voyage nocturne, verset 85

"[...]Nous élevons en rang qui Nous voulons. Mais, au-dessus de tout savant, il y a Celui dont la science n'a point de limite." sourate Joseph, verset 76

Merci à vous et très bonne journée.

Écrit par : zakia | 17 avril 2010

Merci, Zakia, pour votre visite. Les sourates que vous nous proposez expriment très bien les différents niveaux de savoir et de connaissance.
Ainsi donc, nous ne pouvons jamais nous asseoir sur une acquisition.
De même, en médecine, après un check-up, on ne devrait jamais dire: "tout est en ordre" mais seulement : "pour ce que nous avons examiné, tout est en ordre mais quand à ce que nous n'avons pas analysé et ce que nous ne savons pas encore analysé, nous ne pouvons rien vous déclarer".

Écrit par : Marie-France de Meuron | 17 avril 2010

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